Les Actualités sur Mondiaglobalisation

mercredi 12 février 2020

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. Et si les pères de la démocratie nous avaient cru plus intelligents que nous ne le sommes?

Les populistes démagogues le répètent sans modération, dans une litanie qui a fait leur succès:
«Les puissants, les gens de la haute vous méprisent, vous prennent pour des imbéciles, vous roulent dans la farine grâce à ce régime de la démocratie qui n’est en fait qu’un moyen de leur domination, qu’un leurre pour vous amadouer.»
Ces diatribes antidémocratiques sont aussi vieilles que l’établissement de la démocratie moderne elle-même et elles ont pris des tournures inquiétantes qui ont abouti à des cataclysmes et des tragédies qui ont marqué l’Histoire.
Aujourd’hui elles connaissent un nouveau regain, toujours véhiculée par les mêmes idéologies mortifères.
Pourtant, il y a une autre explication à ce «décrochage» entre les «élites» (ou considérées comme telles par ces populistes démagogues) et le «peuple» (entité fantasmée par ces mêmes populistes démagogues), entre la démocratie représentative et libérale et une partie de la population.
Et celle-ci serait qu’au contraire de prendre les gens pour des imbéciles, les pères de la démocratie moderne les avaient cru plus intelligents qu’ils ne le sont.
Oui, ils pensaient avec optimisme et espérance mais également avec conviction que la démocratie et ses valeurs humanistes possédaient cette évidence qu’elles étaient au service des personnes quand ce sont les personnes qui sont au service des régimes autoritaires et totalitaires et que le peuple en serait aisément convaincu grâce aux vertus de la liberté dans l’égalité et de l’égalité dans la liberté, le tout garanti par la loi.
Oui, ils étaient persuadés que l’individu préfère sa liberté à ses chaînes et que cette démocratie aurait la même une évidence pour lui.
Ceux qui mirent en place cette démocratie pensaient qu’elle s’imposerait comme une flagrance avec son idéal émancipateur qui permettrait de prodiguer à tous l’enseignement et l’information nécessaires qui aboutiraient à faire de chacun de nous, quel que soit nos aptitudes intellectuelles et émotionnelles, une personne éclairée, responsable de sa vie et respectueuse de celle des autres, comprenant où est son intérêt.
Or, alors que le plus vieux régime démocratique moderne se rapproche de ses 250 ans d’existence, voilà que nous nous rendons compte que nous sommes toujours et encore des êtres qui peuvent croire à tous les bobards même les plus délirants, à toutes les croyances même les plus improbables, à toutes les idéologies même les plus sanglantes, à tous les personnages ambigus même les plus dangereux, que nous critiquons sans cesse la démocratie, la rendant responsable de tous nos maux, que nous sommes prêts à donner ses clés à ses ennemis les plus déterminés et que nous en redemandons souvent et sans modération!
Oui, force est de constater que les pays démocratiques ne sont pas composées de ces citoyens éclairés et responsables, que nous manquons souvent du plus élémentaire bon sens, que nous ne sommes pas capables d’avoir une réflexion sans préjugés sur les faits qui se présentent à nous, que nous préférons souvent ignorer le réel pour nous réfugier dans un monde fantasmé.
Que ce soit parce que nous sommes à la recherche de sens d’une vie qui semble souvent en manquer ou parce que nous ne parvenons pas à rationaliser les choses ou que ce soit pour un autre motif, la réalité est bien celle-là, de cette espérance qui ne s’est pas réalisée mais sur laquelle nous nous sommes appuyés pour assoir un régime pour lequel nous nous rendons compte que ne nous ne sommes pas encore préparé à le faire fonctionner.
Le pire est que nous nous sommes accommodés de cette situation plus que bancale que nous connaissons depuis longtemps, incapables de faire surgir des limbes de l’ignorance et de l’obscurantisme une personne instruite, avisée, sensée dotée d’un minimum de sagesse et que nous avons, dans la foulée, dévoyé petit à petit l’idéal démocratique.
Ainsi, au lieu de l’approfondir en investissant massivement et constamment dans la formation et l’information d’un citoyen conscient et responsable, pierre angulaire de la réussite du projet démocratique, nous avons cru pouvoir régler l’incapacité de l’être humain actuel à maîtriser le fonctionnement de la démocratie à la manière de tout système bâti sur la négation de l’existence d’un individu émancipé en lui donnant, pour le faire adhérer à cet idéal, du pain et des jeux.
Ceux-ci se sont appelés, entre autres, «croissance économique» à tout va et anarchique qui nous revient dans la figure aujourd’hui, «société de consommation» du tout, tout de suite et plus encore et «culture populaire» niaise et abrutissante avec la vénération de la réussite matérielle.
Le matérialisme trivial, l’avoir, comme succédané au spirituel, l’être, voilà bien l’erreur commise sciemment devant la difficulté de construire un «peuple» démocratique.
Non pas que l’amélioration des conditions de vie et la montée des loisirs soient négatifs, bien au contraire.
Mais ils ne pouvaient en aucune façon remplacer une adhésion à la démocratie du fait qu’elle est et restera «le» seul et unique régime émancipateur de l’être humain indépendamment de toute gratification matérielle.
Voilà donc ce qu’est largement devenu aujourd’hui en grande partie le projet démocratique et le projet républicain où nous avons créé des êtres accros à l’avoir et inapte à être de manière consciente et irresponsable.
Ajoutons immédiatement que ces êtres ont été largement coopératifs, voire enthousiastes, dans ce processus.
Mais avec la disparition d’une croissance forte et la progression constante de l’insatiable désir de consommer et de posséder qui nous frustre plutôt qu’il nous libère ainsi que cette propension à nous abrutir plus que de nécessaire dans la pratique active ou passive de loisirs décervelants, nous creusons la tombe de la démocratie au lieu de travailler sans relâche à créer cet individu instruit et donc éclairé, le seul qui peut vivre en démocratie et faire vivre la démocratie.
Ceci pose évidemment deux problèmes principaux.
Le premier est de se demander comment résoudre ce hiatus entre le fonctionnement d’une démocratie et l’incapacité dans laquelle nous sommes de l’appréhender et de l’apprivoiser.
Le deuxième est de se demander comment protéger cette même démocratie des agissements destructeurs de ceux à qui pourtant elle est destinée, qui, seule, peut garantir les droits de l’individu dont sa liberté, face à nos insuffisances qui la mette en péril.
L’évidence est que ce n’est pas le système qui est la cause de ses dysfonctionnements mais que celle-ci vient bien de ceux à qui il est destiné.
De même, ce n’est pas ces puissants et ces élites qui l’empêchent de fonctionner mais notre ignorance et notre bêtise à nous tous.
Faisons donc en sorte de nous améliorer pour mériter de vivre en démocratie au lieu de puiser dans nos médiocrités pour tenter de l’abattre.
Cela est possible mais requiert un volontarisme de tous les instants ainsi qu’un optimisme basé sur le réalisme et non un fatalisme, voire un renoncement, parce que la démocratie n’est pas un régime «naturel» qui s’imposerait sans rien faire.
Nous avons sans doute oublié que la loi du plus fort, du plus malin, du plus rusé et non une véritable méritocratie est la règle depuis la nuit des temps et que, seule, notre souhait de vivre libre et en paix, égaux et solidaires soutient cette démocratie fragile que nous devons protéger à chaque instant et devant tous ses ennemis dont, souvent… nous-mêmes!
Oui, sans doute, nous pouvons et devons travailler à cette œuvre émancipatrice que seul le régime démocratique permet.
Mais, force est de reconnaître que nous n’y sommes pas encore parvenus.
Le cauchemar serait que nous n’en soyons jamais capables.

Alexandre Vatimbella

lundi 10 février 2020

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. La démocratie est-elle stupide?

Insultes, mensonges, moqueries, menaces, violences, tromperies, détournements, instrumentalisation, exploitation la démocratie reçoit des coups de tous les côtés, tous les jours, attaquée de l’intérieur comme de l’extérieur.
Cela a toujours été le cas même si, par moments, les attaques ont été plus nombreuses et virulentes comme c’est sans doute le cas actuellement.
Face à une telle déferlante de haine et de défiance à son égard, sa réponse semble souvent complètement hors de la réalité, d’une faiblesse coupable.
Dans un immobilisme et une inertie incompréhensibles, elle semble méjuger et sous-estimer les menaces qui pèsent sur son existence même dans une sorte d’incapacité constitutive.
Pire, elle semble être honteuse de ce qu’elle est.
Ainsi, on reste encore aujourd’hui assez sidéré par la facilité déconcertante avec laquelle le fascisme et le nazisme ont pu s’imposer dans deux pays démocratiques, l’Italie et l’Allemagne (le communisme, lui, s’est quasiment toujours établi dans des pays qui n’étaient pas démocratiques).
De même, à notre époque, les succès et/ou la montée en puissance des populistes et des extrémistes dans nombre de pays démocratiques rend mal à l’aise et tend à faire penser que, peut-être, la démocratie n’a pas la capacité de s’opposer à ses ennemis.
Alors, une question vient spontanément à l’esprit: est-elle stupide?
Deux réponses semblent s’imposer:
La première est que la démocratie est fragile.
On ne le redira jamais assez, elle n’est pas un régime «naturel» mais bien une construction culturelle qui permet à l’individu d’être libre et égal dans un monde dominé généralement par l’asservissement et le rapport de force.
Cette fragilité constitutive fait qu’elle est souvent démunie face aux assauts et autres coups de main de ses adversaires qui connaissent bien ses points faibles.
La deuxième est que la démocratie est, in fine, ce que nous en faisons.
En clair, elle n’est qu’un kit de construction que nous avons à notre disposition et que nous devons utiliser pour bâtir notre société en regard des valeurs de référence qu’elle nous indique.
Le résultat de notre édifice n’est donc pas ce qu’est la démocratie dans l’absolu mais bien ce que nous avons construit grâce à ce kit et par rapport à ces valeurs, c’est-à-dire un système qui tend vers la démocratie sans jamais se confondre totalement avec elle.
Mais, plus grave, nous pouvons assez facilement pervertir la démocratie en instrumentalisant et pervertissant ses règles et ses principes, même ses valeurs.
Cela peut être le fait de la majorité de la société mais également de groupes particuliers (sans parler évidemment d’acteurs extérieurs).
Dès lors, non, la démocratie n’est pas stupide mais naïve, au bon sens du terme, une naïveté qui fait sa qualité.
Ce n’est donc pas à elle de nous protéger mais à nous de le faire pour qu’elle nous délivre tous ses bienfaits.
C’est à nous d’être les gardiens de la démocratie dans une mobilisation et une vigilance constantes et non de considérer qu’elle est un roc indestructible et une donnée intangible, ce qu’elle n’est pas et ne sera jamais.
Dans ce deuxième millénaire naissant, les défis qui sont devant elle sont vertigineux et elle ne pourra les relever que si elle est sans cesse fortifiée par notre volonté de vivre libres et égaux, solidaires et tolérants dans le respect de la dignité de chacun.
Sinon, elle mourra.
Jamais de sa faute mais uniquement de la nôtre.
Jamais de sa stupidité mais de notre imbécillité.
Avec cette autre question métaphysique et angoissante: l’humain mérite-t-il vraiment la démocratie?
J’aimerais répondre que oui…

Alexandre Vatimbella


jeudi 19 décembre 2019

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella Trump et les républicains ridiculisent dangereusement la démocratie

On ne prend sans doute pas assez conscience en France et en Europe du danger que représente Donald Trump et ses troupes pour les valeurs démocratiques et républicaines qui sont quotidiennement foulées au pied voire ridiculisées dans des attaques d’une rare violence et des agissements souvent illégaux.
Cette outrance constante dans les propos et les comportements s’est encore vu à la tribune de la Chambre des représentants lors de sa mise en accusation du président (approuvée le 18 décembre) dans le cadre de la procédure de sa destitution quand deux républicains sont intervenus, l’un pour affirmer que le procès de Jésus ayant abouti à sa crucifixion avait été plus juste que celui que Trump subissait devant les élus de la nation, l’autre pour dire que ce jour était un jour de plus grande «infamy» (infamie, terme utilisé à l’époque par le président Franklin Roosevelt) que l’attaque des Japonais en 1941 sur Pearl Harbour.
Ces déclarations ignobles (ces deux événements ayant causé la mort de personnes innocentes) et d’une bêtise crasse d’élus de la nation n’ayant manifestement plus la notion de la décence, ne font même plus tiquer parce qu’elles s’inscrivent dans une logorrhée vomissante qui ne cesse de se déverser depuis le camp républicain qui est devenu un simple fan club de Trump où l’on retrouve tous ceux qui, pendant des années, se sont attelés à faire du parti de Lincoln, le réceptacle de toutes les haines de groupes radicalisés qui, il n’y a pas si longtemps, traitaient Barack Obama de «Hitler» et de «Staline», répandant à son sujet une somme invraisemblable de «fake news» dont l’une, qu’il n’était pas de nationalité américaine, a été propagée en particulier par Trump.
Mais ce sont aussi la destruction du tissu démocratique (notamment par la désignation aux postes de juges fédéraux de personnages extrémistes et incompétents ainsi que le redécoupage des circonscriptions électorales afin de permettre l’élection à coup sûr de républicains sans oublier la nomination de ministres ne connaissant rien à leur domaine d’intervention), la destruction de législations afin de permettre aux groupes particuliers d’avoir les mains libres dans de multiples domaines (c’est cette fameuse lutte de Trump contre le soi-disant «deep State», l’Etat profond, qui serait une sorte d’organisation occulte qui régnerait sur le pays pour le contrôler, un des thèmes favoris des complotistes d’extrême droite…), les attaques constantes contre les minorités, les relations proches du président et de son gouvernement avec nombre de dictateurs et d’autocrates dont certains sont des ennemis des Etats-Unis comme Poutine ou Erdogan, etc.
Oui, le parti républicain, celui qui, situé au centre de l’échiquier politique, avait lutté pour que la démocratie ne disparaisse pas de la planète lors de la Guerre de sécession (Guerre civile pour les Américains), est en train de la détruire méthodiquement et sans le moindre état d’âme.
La question est de savoir pourquoi, après avoir élu George W Bush qui a commencé le travail avec la nomination de nombreux radicaux dans son Administration, sa guerre en Irak et ses législations qui ont écorné le lien social américain, après un combat frontal contre Barak Obama où tous les coups étaient permis, du mensonge à la paralysie du pays, après une campagne abjecte contre Hillary Clinton, les républicains sont devenus de simples marionnettes d’un populiste démagogue, escroc et raciste, sérial mythomane (il a menti, selon les chiffres du Washington Post, publiquement près de 15500 fois, le total de ses mensonges en 2019 étant supérieur au total de ses deux premières années de mandat) et narcissique prêt à mettre en danger les intérêts de son pays pour ses propres intérêts.
On peut avancer plusieurs raisons mais qui, toutes, vont dans le même sens: garder (ou conquérir) le pouvoir à tout prix afin de faire triompher des intérêts particuliers face à un intérêt collectif constamment attaqué par la démolition méthodique du système démocratique et de l’Etat.
Pour cela, aucune alliance scélérate, aucune compromission boueuse, aucun reniement indigne, aucun mensonge crapuleux, aucune insulte odieuse n’ont été proscrits bien au contraire.
Dès lors, les républicains sont devenus le Parti qui a accueilli en son sein tous les factieux, les séditieux, les racistes, les possesseurs d’armes de guerre, les adversaires de la science, les bigots les plus extrêmes et d’autres catégories qui sont bien ce qu’Hillary Clinton disaient d’elles un «basket of deplorables» (panier de déplorables), tournant le dos à tous ses principes et ses valeurs.
Des gens qui n’ont l’injure à la bouche, il suffit de les voir, vociférant, lors des meetings de leur idole, Trump.
Oui, l’homme qui vient d’être mis en accusation par la Chambre des représentants est, avant tout, le produit de cette Amérique-là que beaucoup ont tendance à minimiser en pensant qu’elle n’est que le faite de quelques énergumènes et que le «bon peuple» est trompé par ceux-ci.
Or, si elle n’est pas encore – et, espérons-le, jamais – majoritaire dans le pays, elle a quand même permis l’élection d’un dangereux personnage à la tête de la première puissance du pays grâce à un système électoral datant d’un autre âge et, surtout, censé empêcher qu’il n’y parvienne jamais!
Peut être que le titre de cet éditorial n’est pas assez fort pour ce que je viens d’écrire.
Mais, ridiculiser la démocratie, c’est démontrer qu’elle n’est qu’un régime de pacotille et sans réel capacité à se défendre face à des imbéciles notoires manipulés en sous-main par quelques ennemis jurés des valeurs humanistes.
Et, oui, en l’occurrence, le ridicule peut tuer.

vendredi 22 novembre 2019

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. La démocratie a-t-elle mérité Trump?

Au moment où se tient à la Chambre des représentants des Etats-Unis la procédure publique officielle de l’impeachment (destitution) de Donald Trump à propos de sa demande d’aide au gouvernement ukrainien de salir son principale opposant à la présidentielle de 2020, le démocrate et ancien vice-président de Barack Obama, Joe Biden, en échange d’une aide militaire (déjà votée par le Congrès et qu’il ne pouvait bloquer comme il l’a fait), une question essentielle se doit d’être posée: la démocratie a-t-elle mérité un tel personnage, c’est-à-dire un populiste démagogue, menteur, malhonnête, incompétent, sexiste, raciste qui excite les pires travers humains, notamment de ses électeurs et ses soutiens et dont beaucoup de gens estiment qu’il a de graves problèmes mentaux le rendant inapte à sa fonction.
De manière plus directe et plus provocatrice, Trump [c’est-à-dire son archétype] est-il un produit «naturel» de la démocratie?
Est-il une conséquence inexorable (à termes répétés de tels personnages) d’un régime qui permet à n’importe qui de pouvoir être président?
Mais on peut aussi poser la question, quelque peu différente, de savoir si Trump est un produit de ce qu’est devenue actuellement la démocratie voire de l’«approndissement» d’un régime démocratique.
A l’inverse, on peut se demander s’il est un accident ou une erreur de la démocratie ou le produit d’un dévoiement de la démocratie.
Et si ce dévoiement vient de l’«intérieur» de la machinerie démocratique (comme, par exemple, la montée d’une autonomie irresponsable de l’individu) ou de l’«extérieur» (comme, par exemple, la prégnance d’une idéologie néo-libérale et financière régissant le capitalisme moderne)?
Pour bien poser le débat, rappelons rapidement ce que sont les fondements d’une démocratie et quel est l’état actuel des régimes démocratiques et/ou de l’avancée démocratique dans les pays qui connaissent ce régime depuis plus ou moins longtemps.
La formule d’Abraham Lincoln utilisé lors de sa fameuse adresse sur le champ de bataille de Gettysburg encore fumant lors de la guerre de sécession (appelée de manière plus appropriée guerre civile aux Etats-Unis) est un début: «le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple».
Ajoutée à la devise de la République française (liberté, égalité, fraternité), le portrait devient plus consistant.
Mais cela n’est pas suffisant parce qu’il faut y ajouter ce que certains estiment tout aussi important que la volonté de la majorité, celle de la protection de la minorité, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de démocratie si l’on ne garantit pas les droits inaliénables de ceux qui ne pensent pas comme la majorité mais qui se plient à la règle démocratique.
En quelques sorte c’est l’application légale d’une vertu essentielle du vivre ensemble démocratique, le respect de la dignité de toute personne (ce dernier recouvre toutefois un champ plus étendu).
Enfin, et ce n’est pas un des moindres éléments, la démocratie est un pari fait sur l’humain.
Si les Pères fondateurs des Etats-Unis se méfiaient des masses et avaient décidé d’élaborer une constitution où des garde-fous devaient empêcher tout débordement populistes (on a vu que ceux-ci n’étaient guère efficaces avec l’élection de Trump…), ils croyaient néanmoins comme beaucoup des partisans de la démocratie que cette dernière permettrait une émancipation de l’individu qui serait, au fil du temps, de plus en plus capable d’être un citoyen responsable grâce aux bienfaits des valeurs démocratiques, en particulier l’éducation pour tous.
Il serait alors capable de défendre ses intérêts personnels et ceux de ses proches dans le cadre d’une communauté libre où, tout en défendant son point de vue, on accepterait ceux des autres et admettrait que les décisions devraient se prendre en toute responsabilité face au réel.
Dès lors, pour que ce système fonctionne, le choix des dirigeants d’un pays ne peut évidemment se faire que par les élections de représentants élus par tous les citoyens (sachant l’inapplicabilité de la démocratie directe dans des sociétés complexes et importantes que sont les démocraties républicaines).
Et c’est ici que se place le cœur de nos interrogations de départ.
Si le «peuple» (en réalité l’agrégation de tous les individus qui sont régis sur un même territoire par la même règle juridique) choisit, il est donc légitime de se demander quels sont les critères de son vote qui peuvent aboutir à l’élection d’une personnage comme Donald Trump.
Je ne rentrerai pas ici dans la controverse du collège électoral qui élit en réalité le président des Etats-Unis, composé de délégués élus Etat par Etat, permettant donc qu’un candidat ayant moins de voix qu’un autre (ce qui fut le cas de Trump en 2016 face à Hillary Clinton, avec un déficit de près de trois millions) accède à la plus haute marche de l’Etat.
Car – si j’estime que ce système qui devait modérer le choix d’un président a complètement failli (comme il avait déjà failli en 2000 avec l’élection de George W Bush) –, il est tout à fait légitime dans le sens où le «peuple» ne l’a jamais remis en cause, en tout cas, n’a jamais voté pour le supprimer.
L’idée que tout le monde – et donc n’importe qui – peut se présenter à une élection est un principe de la démocratie.
Bien entendu, celle-ci, partout où elle existe, a mis des conditions restrictives mais, globalement, l’énorme majorité de la population d’un pays peut se présenter et se faire élire.
On comprend bien que l’écrémage se fait également par le biais de médiateurs comme les partis politiques ou des reconnaissances venant des mondes économiques, sociaux, culturels ou sociétaux.
Sans oublier les médias qui peuvent promouvoir (consciemment ou non) un individu et lui donner une légitimité qui peut prêter à controverse.
Evidemment, un inconnu sans soutien et venant de nulle part peut tenter sa chance mais il a une probabilité d’être élu qui est très faible voire nulle.
Maintenant, il nous faut parler de l’état actuel de la démocratie dans les pays où existe réellement un tel régime politique.
L’évolution de ce dernier ressemble un peu aux craintes que pouvaient avoir les Pères fondateurs de la nation américaine dont nous avons vu plus haut qu’ils espéraient que la confrontation des intérêts particuliers et un gouvernement qui serait fait de poids et de contre-poids assureraient néanmoins un équilibre salutaire ainsi que celles d’Alexis de Tocqueville.
Ils ne croyaient pas dans la bonté inhérente de l’humain mais dans sa capacité à évoluer et, dans ce cadre, à acquérir une sagesse suffisante pour faire fonctionner un système d’une grande force idéale mais d’une grande fragilité structurelle.
Mais, aujourd’hui, ce n’est pas vraiment cette démocratie responsable qui a vu le jour mais plutôt une démocratie consumériste issue de la montée en puissance de l’autonomie de l’individu, un bienfait dans son essence mais qui s’est malheureusement faite dans l’irresponsabilité, dans l’insatisfaction chronique et dans l’assistanat avec des comportements irrespectueux, égoïstes, égocentriques.
Le tout dans des agirs qui sont largement dans l’immédiateté, dans la croyance plutôt que la connaissance, voire dans l’ignorance et l’opposition systématique à tout pouvoir, même celui qui est démocratiquement légitime.
Dans ce cadre, l’élection d’un archétype trumpien n’est, son seulement pas une surprise mais une sorte de conséquence de l’hydre créé, non pas par la démocratie, mais par son dévoiement même s’il faut se demander si ce dévoiement n’est pas inscrit dès le départ dans la promesse démocratique.
Et force est de reconnaître qu’il y a des indices qui militent en ce sens.
Ainsi, le pari démocratique ne semble fonctionner correctement (jamais parfaitement) lorsque les individus retirent de celui-ci des gratifications immédiates comme lorsqu’il y a une forte croissance économique.
Mais dès qu’il faut faire des efforts, dès qu’il y a des problèmes et des obstacles importants au progrès, alors le vote est une arme de sanction, non pas contre les élus en place, mais contre le régime lui-même.
Cela peut aboutir, dans les cas les plus extrêmes, à la prise du pouvoir légale d’un Adolph Hitler (mais l’on pouvait penser ici que le régime démocratique en Allemagne était encore trop récent donc trop faible pour faire face à la montée du nazisme sur fond de la Grande dépression) et plus généralement à l’élection de personnages tel que Donald Trump (et ses avatars un peu partout dans le monde).
Bien entendu, il n’y a pas d’unanimité du «peuple» pour les installer au pouvoir – même pas de majorité pour ce qui concerne le président américain actuel – mais, néanmoins, une majorité ou une forte minorité – qui profite de l’émiettement partisan que peut créer la démocratie.
Maintenant, dire que la démocratie a mérité Trump est une problématique qui se superpose au mécanisme dont on vient de parler.
Cela suppose en effet que quoiqu’il arrive, le régime démocratique sortira de sa boite de Pandore des Trump à périodes répétées, voire, dans les années à venir, quasi-systématiquement.
De ce point de vue, il est bon de ne pas oublier les Orban, Erdogan, Duterte, Bolsonaro et autres Salvini qui occupent ou ont occupé le pouvoir (et pourront à nouveau l’occuper) et évidemment ceux qui sont en attente comme Le Pen ou Iglesias.
En fait, nous sommes sans doute à un tournant des régimes démocratiques et celui-ci peut prendre toutes les directions possibles sans pour autant affirmer que le pire (c’est-à-dire l’institutionnalisation de l’archétype Trump) sera la réalité de demain.
Bien entendu, on peut dire que le «peuple» américain a accepté la présidence d’un démagogue populiste escroc, menteur, etc. sans se rebeller, sans le renverser et, parfois, dans une apathie coupable.
Cependant, on pourra éventuellement parler d’«accident de l’Histoire» s’il est battu lors de la présidentielle de 2020 (en revanche s’il est réélu le thèse accidentelle ne tiendra plus la route, d’où l’importance cruciale de cette élection pour l’avenir de la démocratie).
Eventuellement, dis-je, car si cette défaite sera salutaire pour le régime démocratique, cela ne signifiera pas pour autant un retournement des tares issues du dévoiement de l’idéal démocratique.
Et c’est bien là que le bât blesse profondément l’animal démocratique.
Car si la démocratie est condamnée à être une organisation de la société d’une grande faiblesse – ce qui fait son extraordinaire attrait tellement elle est émancipatrice et progressiste dans ses valeurs et ses principes –, elle tire sa force d’une sorte de consensus qui dit que si elle n’est pas parfaite, elle reste le meilleur ou le moins mauvais système où chacun peut faire valoir ses intérêts.
Or, la montée de l’autonomisation irresponsable, égocentrique, assistée, insatisfaite et irrespectueuse de l’individu peut nous amener, plus vite qu’on ne le pense, dans une pseudo-démocratie, médiacratique, médiocratique, populiste, démagogique et consumériste, totalement ingérable et donc prélude à des régimes autoritaires voire totalitaires.
On peut espérer que tel ne sera pas le cas et que les forces qui poussent la démocratie à exister seront plus fortes que celles qui veulent la détruire et en faire un système qui a failli en un temps record face à la longueur de l’Histoire de l’Humanité.
Et si c’est cette dernière alternative qui est la bonne, on pourra alors dire que, oui, la démocratie, en ce début de deuxième millénaire, avait mérité Trump.
C’est la seule réponse que l’on peut faire actuellement.
Mais cela ne veut donc pas dire que le pire va survenir.
Cela signifie qu’il y a un risque qu’il survienne mais que nous pouvons agir pour l’en empêcher.
Comment?
En misant sur l’émergence de cet individu libre, responsable, respectueux.
Non pas en l’attendant comme un messie mais en travaillant d’arrache-pied à ce qu’il devienne une réalité.
Certains prétendront qu’il s’agit d’un travail de Sisyphe, d’une utopie irréalisable et ils pourraient bien avoir raison.
Mais, comme je l’ai dit, la démocratie est un pari sur l’humain et tant qu’on peut parier sur l’espoir, il y a lieu de le faire.
In fine, néanmoins, il faut bien comprendre que cette situation se déroule non pas à la fin du XVIII° siècle quand les Etats-Unis sont devenus la première démocratie moderne, non pas au début du XX° siècle où cette même démocratie était dans sa jeunesse là où elle était implantée, non pas après la Deuxième guerre mondiale où il fallait reconstruire un peu partout l’architecture démocratique mais bien dans le premier quart du XXI° siècle dans un pays – les Etats-Unis – qui connaissent la démocratie depuis près de 250 ans.
Bien sûr, par rapport au temps historique, on peut considérer qu’un quart de millénaire n’est pas très important pour un système politique notamment si on le compare à d’autres qui ont duré nettement plus longtemps, certains pendant des milliers d’années.
Mais l’on peut aussi considérer que ce quart est assez long pour savoir si un tel système est viable sur le long terme, c’est-à-dire qu’il a pu éliminer ou bloquer efficacement certaines tares qui menacent de le détruire de l’intérieur.
C’est la fameuse vision du verre à moitié plein ou à moitié vide.
Quoi qu’il en soit, c’est un problème que devra régler aussi rapidement que possible la démocratie pour démontrer qu’elle est viable au XXI° siècle et pour ceux qui vont suivre.
Si elle n’y parvient pas alors, oui, la démocratie aura mérité Trump.
Sans doute pour notre malheur.

samedi 9 novembre 2019

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. 30 ans après Berlin, nous sommes en train de reconstruire des murs

La chute du mur de Berlin, c’était il y a trente ans, un 9 novembre 1989, dans l’euphorie, non pas que le système capitaliste avait terrassé le système communiste comme le prétendent les ignorants et les falsificateurs de l’Histoire, mais de la victoire de la Liberté, celle avec un grand L. Bien sûr, la boucherie de la place Tienanmen à Pékin quelques semaines plus tôt exécutée par les communistes chinois sous la direction du «grand réformateur» (sic!) Deng Xiaoping, avait un peu terni cette période où l’on voyait les régimes autoritaires et dictatoriaux s’effondrer les uns après les autres et qui aboutirait, in fine, à la disparition de l’Union soviétique.
Mais l’on se disait que la Chine – mise au ban des nations et qui n’était encore qu’une «puissance émergente» – serait obligée, volontairement ou non, de suivre le «sens de l’Histoire» qui semblait indiquer que la marche de la liberté mais aussi de toutes les valeurs humanistes était devenue irrésistible.
Trente ans après, que de désillusions et de rappels à la réalité!
Mais surtout que d’inquiétudes et d’angoisses devant un monde où les extrémistes, les populistes, les démagogues, les escrocs, les affairistes et les bouriscoteurs, sans oublier les terroristes tiennent le haut du pavé dans un mélange indigeste liberticide et de corruption, d’enrichissements indécents et de violences en tous genres.
Un monde qui s’éloigne du respect de la dignité humaine et où se meuvent les personnages les plus malfaisants et les organisations les plus nauséabondes qui sèment le désordre, le chaos, la haine et la mort au nom d’idéologies abjectes ou d’intérêts particuliers, voire personnels, dans un flot de propagande (que l’on appelle désormais «fake news»…) et de complots que même le KGB et la Stasi (polices politiques respectivement de l’URSS et de l’Allemagne de l’Est) n’avait pu mettre en œuvre malgré leur puissance lors de la Guerre froide.
Oui, trente ans après que nous ayons cru naïvement – mais que cette naïveté avait le goût du bon! – à un monde meilleur, nous sommes en train de reconstruire, non pas un mur, mais une multitude murs partout dans le monde et en particulier en Europe qui aboutiront, si l’on n’inverse pas la tendance, à ce que le Vieux continent (mais aussi l’humanité toute entière) sait malheureusement faire le mieux: la guerre…
Nous voilà donc à un nouveau tournant de l’Histoire, bien éloigné de celui de 1989.
Bien éloigné également de l’espoir d’une construction européenne qui, ne l’oublions pas, avait comme un de ses buts de lutter contre le totalitarisme qui sévissait derrière le rideau de fer et de réunir l’ensemble des pays européens dans une vaste fédération des Etats-Unis d’Europe.
Car 1989 – avec toutes les difficultés que l’on pouvait déjà soupçonner – devait être, sinon l’apothéose d’une Europe unie, en tout cas la pierre angulaire sur laquelle tout l’édifice de ces Etats-Unis allait s’édifier.
Ce ne fut pas le cas même si l’élargissement de l’Union fut accomplie, certes dans une absence de logique que nous payons aujourd’hui mais, il est bon de le rappeler, dans une volonté de créer des liens entre des pays qui menaçaient de se faire la guerre entre eux pour des questions de nationalités (bonjour les séquelles du Traité de Versailles et du découpage de l’Europe en 1945!) comme entre la Hongrie et la Roumanie et qui eut lieu dans le seul endroit où l’on intégra pas, la Yougoslavie…
Reste que les défis d’aujourd’hui sont encore plus prégnants qu’en 1989 avec, non seulement, un monde où la démocratie républicaine est en danger mais où l’Humanité entière l’est également avec les problèmes environnementaux, ceux de l’accès à l’eau et à une nourriture suffisante sans oublier une augmentation de la population mondiale non encore maîtrisée, tout ceci étant loin d’être exhaustif.
Alors, comme dirait l’autre, messieurs et mesdames les maîtres et maîtresses du monde, faites tomber ces murs!

Alexandre Vatimbella